Symbole de la Sologne, le mouton solognot incarne la richesse de ce territoire à travers son histoire, sa rusticité et sa beauté naturelle. Élevé pour sa laine depuis le XIIe siècle, ce mouton au pelage bise a longtemps alimenté une industrie textile prospère, avant de connaître un déclin au milieu du XXe siècle. Grâce aux efforts d’éleveurs locaux et d’associations comme Au Fils des Toisons, cette race menacée fait aujourd’hui l’objet d’un projet de réhabilitation, aussi bien pour sa laine que pour sa chair. Ce reportage retrace l’histoire de cet animal emblématique et les initiatives pour préserver ce patrimoine.
La Solognote : Une race ovine ancienne et rustique, emblème de la Sologne
La race Solognote, d’une grande ancienneté, a vu son essor avec le développement du commerce de la laine au cours de la Renaissance. Pendant des siècles, l’élevage ovin fut la principale source de revenus pour les paysans de la Sologne, en raison de la faible rentabilité des cultures céréalières sur les terres pauvres de la région. Dès le début du XIXe siècle, les éleveurs privilégient les moutons roux, garants de la pureté de la race et de sa robustesse, résistant ainsi aux croisements avec des races étrangères, souvent moins adaptées aux conditions locales.

Vers 1850, la population de moutons Solognots atteint son apogée avec environ 300 000 têtes. Cette race ne se limite alors plus à la seule Sologne, mais s’étend également au Val de Loire, à la Beauce et au Gâtinais. Cependant, le XXe siècle marque un tournant difficile pour la race. Les nouvelles pratiques agricoles, le développement de la chasse, l’exode rural après la Première Guerre mondiale et des croisements mal maîtrisés contribuent à la quasi-disparition de la Solognote.
C’est en 1934 que le Syndicat ovin Solognot est créé, avec pour objectif de relancer cette race menacée. Bien que les premiers efforts aient été infructueux, la race connaît une véritable renaissance à partir des années 1940, avec la création de son livre généalogique, le flock-book, en 1942.
Caractéristiques et adaptation de la Solognote
La Solognote se distingue par sa laine bise et sa peau châtain, caractéristiques de son adaptation exceptionnelle aux sols pauvres et humides de la Sologne. Cette brebis rustique peut vivre en extérieur toute l’année et se nourrit de végétations ligneuses et peu fertiles. Sa capacité à s’adapter aux conditions les plus difficiles, sa résistance aux maladies telles que le piétin, ainsi que sa tolérance aux parasites en font une race particulièrement prisée pour l’entretien de terrains difficiles comme les sous-bois, les landes et les coupe-feux. Elle prévient ainsi la fermeture des paysages en consommant les pousses de végétation ligneuse.
En plus de sa robustesse, la Solognote affiche d’excellentes performances en termes de prolificité et de production laitière. De plus, sa longévité est remarquable, et il n’est pas rare que des brebis âgées de plus de dix ans continuent à agneler.
Viande et laine : des ressources précieuses
La viande de la Solognote est très appréciée pour sa qualité gustative, qui rappelle celle du chevreuil. Les agneaux de cette race présentent une conformation différente des races classiques, avec des gigots allongés et peu gras, assurant un bon rendement de la carcasse. La marque « Agneau de Race Solognote » valorise cette viande aux qualités particulières, reconnue internationalement, notamment par son inclusion dans l’Arche du Goût de Slow Food, qui distingue les produits de qualité exceptionnelle.

En parallèle, la laine de la Solognote, de couleur bise, perpétue la longue tradition lainière de la région. Avant même la viande, cette laine a joué un rôle central dans la fédération des éleveurs soucieux de valoriser cette fibre unique. La confection de produits haut de gamme, réalisés à partir de laine naturelle et non teintée, rencontre un franc succès dans les grandes expositions.
L’essor et le déclin de l’industrie lainière en Sologne : Le cas de la manufacture Normant
Au cœur de la Sologne, région tristement réputée pour son caractère désertique et peu propice à l’agriculture, l’industrie lainière a joué un rôle crucial dans le développement économique. Relevant de la Généralité d’Orléans, cette activité a pris son essor grâce à l’importance des troupeaux ovins. Parmi les centres industriels majeurs, Romorantin s’imposait avec ses 180 maîtres et 77 métiers à tisser, produisant notamment des draps destinés à l’armée, conformément aux règlements édictés en 1666 et 1706. Ce centre manufacturier était loin d’être isolé : dans d’autres localités telles que Saint-Aignan, Saint-Genou, Salbris, Pierrefitte ou encore Vatan, une multitude d’ateliers se consacraient à la production de textiles, notamment des serges blanches, des demi-draps et des tissus de laine pour les vêtements féminins.
La manufacture Normant : un empire textile en Sologne
Parmi les nombreuses filatures de la région, la manufacture Normant, fondée en 1806 par Antoine Normant-Marceille à Romorantin, se distingue par sa notoriété et sa longévité. Spécialisée dans la production de draps militaires et de tissus administratifs, cette entreprise a su s’assurer des débouchés stables, fondant ainsi un véritable empire industriel. Vers 1925, elle atteint son apogée avec plus de 1 200 employés répartis sur une superficie de six hectares. Ce monopole exercé à partir de 1862 sur la cité ouvrière de Romorantin fait du drap bleu marine le symbole de la ville.
Cependant, l’après-guerre met en lumière les faiblesses d’une entreprise vieillissante, isolée dans une région éloignée des grands centres industriels et face à une concurrence internationale croissante. Malgré une tentative de reconversion vers les marchés civils dans les années 1960, l’usine ne parvient pas à surmonter ses difficultés. En 1969, la manufacture Normant ferme ses portes, marquant la fin d’une époque pour la ville de Romorantin et son industrie lainière.
L’héritage industriel et social
Durant plus d’un siècle et demi, l’usine Normant a représenté un pilier de l’emploi en Sologne, assurant jusqu’à 1950 environ les deux tiers des emplois industriels du canton. Les Normant, visionnaires mais aussi paternalistes, mettaient en place une politique sociale inspirée du XIXe siècle : logements ouvriers, écoles pour les enfants des travailleurs, et des horaires aménagés pour permettre aux ouvriers de concilier leur travail à l’usine et leurs attaches rurales. Cependant, cette politique de bas salaires conduit à d’importantes grèves au début du XXe siècle, révélant les tensions sociales sous-jacentes.
Le déclin de l’industrie lainière en Sologne
Les premières manufactures de drap apparaissent en Sologne au Moyen Âge, bénéficiant de la laine fournie par les moutons Solognots et de la qualité des eaux de la Sauldre, favorables à la teinture. La protection des rois de France au fil des siècles assure la prospérité de ces fabriques, notamment en ouvrant les marchés militaires. Pourtant, la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle sont marqués par la disparition progressive des petits fabricants, incapables de faire face à l’industrialisation croissante et à la concurrence.

L’utilité des manufactures de Romorantin et d’Aubigny était indéniable, car elles permettaient d’exploiter les laines locales de la Sologne et du Berry, contribuant à la production des draps militaires pour les troupes. Toutefois, comme tant d’autres entreprises du secteur lainier, elles n’ont pas su s’adapter aux évolutions techniques et aux nouvelles exigences du marché, scellant ainsi leur destin.
Interview avec Alexandrine Parmentier : La renaissance de la laine de brebis solognote
Alexandrine Parmentier, vous êtes la fondatrice de l’association Au Fils des Toisons, dédiée à la revalorisation de la laine de brebis solognote. Comment est né ce projet ?
Alexandrine Parmentier : Tout a commencé lorsque ma fille, éleveuse de brebis en Sologne, m’a raconté que la laine de ses brebis était considérée comme un déchet. Sa vente ne suffisait même pas à couvrir les frais de tonte. Cela m’a profondément interpellée. Je me suis dit qu’il devait y avoir un moyen de transformer cette matière en ressource précieuse, surtout pour aider les éleveurs. C’est ainsi que j’ai décidé de me former aux techniques de sélection, de lavage, de filage et de tissage pour redonner à cette laine toute l’attention qu’elle mérite.
Quelle a été la première étape pour valoriser cette laine ?
Alexandrine Parmentier : La première étape consistait à rétablir un lien direct avec les éleveurs. Pour obtenir une laine d’excellence, il est primordial de sélectionner rigoureusement les brebis. Nous avons donc travaillé main dans la main avec des éleveurs engagés, comme ceux de la ferme de l’Ardoise à Le Controis-en-Sologne ou encore le château de Chambord. Leur implication est essentielle dans ce processus.
Quelles sont les particularités de cette laine solognote ?
Alexandrine Parmentier : La laine de brebis solognote est unique, à la fois par sa texture et par sa couleur naturelle non teintée. Elle est très rustique et adaptée aux conditions difficiles, ce qui en fait une matière noble, mais longtemps négligée. Nous avons choisi un processus de valorisation minutieux. Après le tri, la laine brute est envoyée au Gévaudan en Haute-Loire, où elle est lavée selon des méthodes ancestrales avec des cristaux de soude et du savon noir. Ensuite, la filature Terrade à Felletin s’occupe du filage, sans aucun traitement chimique, ce qui garantit un produit naturel d’une grande pureté.
Quels produits propose l’association Au Fils des Toisons ?
Alexandrine Parmentier : Nous proposons des objets tricotés en laine naturelle, non teintée, ainsi que des formations pour transmettre les savoir-faire anciens. Notre objectif est de transformer cette laine en un produit haut de gamme, tout en créant une source de revenus durable pour les éleveurs. Nous avons également mis en place des ventes directes à l’Atelier de l’Angevinière à Cellettes, où les clients peuvent découvrir nos produits et en apprendre davantage sur notre démarche.
Quels sont les enjeux pour l’avenir de la brebis solognote ?
Alexandrine Parmentier : La brebis solognote est classée parmi les races menacées, donc sa sauvegarde est essentielle. Grâce à notre travail et à l’engagement des éleveurs, cet animal retrouve peu à peu sa place dans le paysage agricole. Notre projet ne se limite pas à la laine, mais englobe aussi la valorisation de la viande de la brebis. En définitive, nous voulons non seulement préserver cette race emblématique, mais aussi renforcer un modèle économique local, durable et respectueux de l’environnement.
Comment voyez-vous l’avenir du projet Au Fils des Toisons ?Alexandrine Parmentier : Nous avons encore beaucoup de travail devant nous. Mais chaque année, nous élargissons notre réseau d’éleveurs et renforçons notre présence sur le marché. Nous espérons que la brebis solognote deviendra un symbole fort de la préservation du patrimoine rural et artisanal. L’aventure ne fait que commencer, et nous sommes déterminés à tricoter les fils d’une histoire riche de traditions et tournée vers l’avenir.




